Compléments et grossesse : ce qui est systématique, ce qui ne l'est jamais
Un seul complément est à conseiller systématiquement pendant la grossesse. Le vrai risque au comptoir n'est pas la carence, c'est le cumul des sources.

Une femme enceinte pose une boîte « spécial grossesse » sur le comptoir et demande si c'est bien. La question utile est plutôt : qu'est-ce qu'elle prend déjà à côté ? En grossesse, le risque documenté par les autorités françaises n'est pas la carence oubliée. C'est l'empilement de sources qui, chacune, semblait raisonnable.
Un seul complément est à conseiller systématiquement
La recommandation de la HAS est explicite, et elle est courte : « Seul l'acide folique est à conseiller systématiquement. »
La posologie et la fenêtre sont précises :
- 400 microgrammes par jour, grade A ;
- à débuter 28 jours avant la conception ;
- jusqu'à 12 semaines de gestation.
L'objectif est la réduction du risque d'anomalie de fermeture du tube neural (anencéphalie, spina bifida). Au-delà de cette fenêtre, la HAS est tout aussi claire : la supplémentation systématique en folates pendant la suite de la grossesse n'a pas démontré son intérêt (grade B).
Un point circule beaucoup à l'envers. La dose de 5 mg existe bien, mais elle relève de l'AMM d'un médicament, pour les femmes ayant déjà eu un enfant porteur d'une anomalie de fermeture du tube neural. Ce n'est pas une recommandation HAS. Le 5 mg n'est pas une version « renforcée » du conseil de base.
Le fer, lui, n'est jamais systématique
Sur le fer, la HAS ne nuance pas non plus : « Il est inutile de proposer de façon systématique des compléments en fer aux femmes enceintes. Ils ne profitent ni à la santé de la mère ni à celle du foetus et peuvent avoir des effets indésirables pour la mère (grade A). »
Le fer se supplémente sur carence martiale repérée, avec un hémogramme, pas par précaution. Le contraste est le repère à donner : folates systématiques, fer jamais.
Le vrai sujet : le cumul des sources
En 2017, l'Anses a rendu un avis sur des cas de nutrivigilance survenus chez des femmes enceintes, portant sur la vitamine D et l'iode (saisine 2013-SA-0240). Sa conclusion vise directement le comptoir : « l'Agence met en garde contre la multiplication des sources de vitamines et minéraux, en l'absence de besoins biologiquement établis, pouvant dans certains cas conduire à des dépassements des limites de sécurité. »
L'avis nomme aussi notre rôle sans détour : « Le pharmacien détient également un rôle de conseil et de prudence avant de délivrer ces produits. »
Une précision d'honnêteté, parce qu'elle change le message. Les cas remontés (5 hypercalcémies, 2 hypothyroïdies congénitales suffisamment documentées) ne permettent pas de dire que les compléments ont causé ces troubles. L'Anses conclut plutôt que les doses des compléments « grossesse » seules ne suffisent pas chez une femme ou un foetus sain, et que la piste retenue pour l'hypercalcémie est une hypersensibilité génétique rare. Sauf dans un cas, le complément n'était pas la seule source. Le signal n'est pas « ces produits sont dangereux », il est : les sources s'additionnent, et personne ne les compte.
Attention
La vitamine A illustre le peu de marge disponible. La limite de sécurité retenue par l'Anses et l'EFSA est de 3000 µg ER par jour, fixée sur un effet critique de tératogénicité, et elle s'applique aux femmes enceintes. La référence nutritionnelle pour une femme enceinte est de 700 µg ER par jour : un rapport d'environ 4, pas un ordre de grandeur. Sur le foie, le registre exact de l'Anses est « limiter la consommation », et non contre-indiquer.
Les plantes : « alimentaire » n'est pas un gage
L'avis Anses de 2023 sur les plantes en compléments alimentaires pose la phrase qui résume le problème : « le caractère alimentaire traditionnel d'une plante médicinale constitue une information faussement rassurante ».
Le groupe de travail y classe 18 plantes en catégorie C chez la femme enceinte ou allaitante, c'est-à-dire avec des données en défaveur de l'usage, et estime que leur usage « devrait être proscrit pour ces populations ». La nuance de libellé compte :
- contre-indiqué : aloès (suc), bourdaine, cascara, rhubarbe, séné, agripaume ; saule fragile au 3e trimestre ;
- non recommandé, faute de données suffisantes : actée à grappes, absinthe, noix de cola, fenouil amer, réglisse, genévrier (huile essentielle), guarana, boldo, fenugrec.
Pour la bourdaine et le cascara, le motif est nommé : le potentiel génotoxique de dérivés anthracéniques. Le chiffre qui remet l'ensemble en perspective : sur les monographies EMA examinées, quatre seulement retiennent un usage possible chez la femme enceinte ou allaitante (psyllium, ispaghul, matricaire, myrtille séchée). La catégorie « manque de données » est le cas le plus fréquent, avec 89 plantes.
Le réflexe à tenir
Un seul conseil, et il ne demande aucune connaissance encyclopédique : avant d'ajouter quoi que ce soit, faire l'inventaire de ce qui est déjà pris. Le complément prescrit, celui acheté en ligne, la tisane quotidienne, l'aliment enrichi. C'est l'addition qui fait sortir des limites, pas une boîte isolée.
Le reste suit : folates oui, fer sur carence, plantes avec méfiance, et tout produit signalé au médecin ou à la sage-femme. C'est ce que demande l'Anses aux femmes enceintes : ne pas utiliser de compléments alimentaires sans l'avis d'un professionnel de santé.
Cet article a une vocation informative et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé. Toute supplémentation pendant la grossesse relève du suivi médical assuré par le médecin ou la sage-femme, en fonction du terrain et du stade de la grossesse. En cas de doute sur un produit, parlez-en à votre pharmacien.
Sources
- HAS (ANAES) - Comment mieux informer les femmes enceintes ? Recommandations pour les professionnels de santé (avril 2005)
- Anses - Avis relatif aux risques liés à l'apport de vitamine D et d'iode par des compléments alimentaires au cours de la grossesse (saisine n°2013-SA-0240, 3 mai 2017)
- Anses - Avis relatif à la transposition aux compléments alimentaires des avertissements des monographies de plantes de l'EMA (saisine n°2019-SA-0155, 19 avril 2023)
- Anses - Avis relatif à l'actualisation des références nutritionnelles en vitamine A (saisine n°2018-SA-0238, février 2021)